Cléo, femme libérée du mal

Jean Serroy, fidèle soutien du Ciné-club du Bassin,  a fait partager sa passion pour "Cléo de 5 à 7" d'Agnès Varda, lors de sa projection, le 28 janvier 2021. Professeur d'université émérite, critique et professeur de cinéma, le Grenoblois a publié récemment "Les 1000 films culte de l'histoire du cinéma".

Voici quelques extraits d'un débat...culte qui a prolongé la projection du film. 

"Un street-movie." Le film "Cléo de cinq à sept"  constitue une sorte de documentaire qui reflète une journé de la vie parisienne de Paris le 21 juin 1961, quand débute le tournage. Agnès Varda invente un genre, le "street-movie", calqué sur sur le "road-movie". Le tournage à l'extérieur offre un vrai spectacle de la rue et donne à voir le Paris d'il y a soixante ans, avec des éléments captés tel un reportage entre la rue de Rivoli et l'hôpital de la Salpetrière. Une journée ordinaire pour les habitants, mais une journée pas comme les autres pour Cléo.

Une journée particulière. Pendant une heure trente [de film], le vide... et le temps passe. Le véritable élément dramatique, au bout de l'histoire, est l'explication de LA question que Cléo se pose: est-elle atteinte d'un cancer ou non? L'explication est brutale. Le choc est aussi ressenti par les spectateurs; C'est une variation dans le cinéma, tout à fait particulière. Le dernier mot de Cléo: "Je suis heureuse" avec un regard très doux qu'elle porte à celui [ le soldat Antoine] qui lui a fait découvrir ce qu'elle est..

Dialogues. Ils paraissent un peu creux, basés sur des astuces, des jeux de mots comme si rien d'important ne se passait. Pourtant tout se qui se passe pour Cléo est essentiel.

En deux temps. Le film comporte 13 chapitres, avec deux parties distinctes; l'ouverture du film est en couleur. la suite en noir et blanc. Agnès Varda glisse d'une dominante blanche (à l'image de la garde-robe que porte Cléo) jusqu'à la septième séquence avec la dominante noire quant Cléo revêt une robe noire et ôte sa perruque.

Les deux Cléo.  On apprend que Cléo est le nom de scène de Florence. Une jeune femme légère, une poupée de luxe, capricieuse, choyée par son amant, entourée de ses musiciens.  Cléo redevient peu à peu Florence. 

Un film dans le film. Varda a tourné "Les Amants du pont Mc Donald", [ ce court-métrage de divertissement inséré dans le film et tourné avec des comédiens-amis] pour deux raisons: Cléo voit la vie en face. Et puis, a avoué la réalisatrice, elle voulait voir les yeux de Jean-Luc Godard. C'est un document unique. On a très peu d'images de Godard, ici dans un rôle  burlesque, sans ses lunettes noires.

Fatalité. " Cléo" a été tourné par une femme sur une femme racontant la prise en main d'une femme qui se libère de son image sociale et qui trouve ses raisons d'être heureuse, malgré l''annonce de sa maladie. Ce sont d'ailleurs les derniers mots du film. Le film est marqué par le cheminement du temps, dont on perçoit la fatalité au travers de la  séquence d'ouverture  [en couleur] avec les sombres prédictions de la cartomancienne. 

Jean Serroy a fait partager sa passion pour "Cléo de 5 à 7", un film qui reflète son époque mais qui touche aussi  par sa modernité incontestée. Photos Jean-Louis Burési
Jean Serroy a fait partager sa passion pour "Cléo de 5 à 7", un film qui reflète son époque mais qui touche aussi par sa modernité incontestée. Photos Jean-Louis Burési

La peur.   Agnès Varda signe "Cléo de 5 à 7" bien dans son époque dominée par le peur de la maladie [la turberculose au XIXe siècle, le cancer au milieu du XXe, le Sida ou la Covid de nos jours]. Au coeur du film, il y a cette peur, celle d'une époque, celle d'une femme. Tout se trouve bouleversé.  A travers les séquences, le film est en phase avec ce qu'on appelle "les événements d'Algérie". Un "mal souterrain" que l'on saisit à travers les informations dans un taxi, ou le jeune militaire en fin de permission avant de regagner sa garnison. 

En phase aussi avec son époque, quand Varda décrit une femme qui apprend à se libérer de sa soumission, à travers sa maladie et celui qu'elle rencontre et qui saura trouver les mots pour la toucher...

Du sens.  Il y a la vie en noir et blanc, donne à comprendre Agnès Varda. A l''image de la garde-robe de Cléo, blanche et vaporeuse, puis robe blanche à pois noirs, enfin robe noire...

C'est un jeu sur le sens même du cinéma. Ainsi Agnès Varda compose un film avec des éléments que l'on ne saurait forcément détecter de prime-abord, et pouvoir dire des choses d'une autre manière. Il s'agit de raconter une histoire, avec trois fois rien,  alors que le spectateur va passer une heure et demie avec quelqu'un [ Cléo] qui attend. Au final, on retiendra que raconter cette histoire , c'est l'intérêt même de la vie.