"Mademoiselle Chambon" joue la séduction

Pour la reprise de la saison du Ciné-club du Bassin, interrompue au mois d'avril par la crise sanitaire, la projection du film de Stéphané Brizé, "Mademoiselle Chambon"  suscitait une interrogation cruciale. Les adhérents allaient-ils répondre à l'invitation?

La réponse a été indubitable, vendredi 25 septembre.  C'est oui ! En effet, plus d'une centaine de spectateurs ont surmonté - mais c'est compréhensible - la crainte de se retrouver dans un espace collectif au coeur cet épisode épidémique sans fin annoncée.  D'autres n'ont pas résisté - et c'est tout aussi louable- à l'envie de voir ou revoir un film de qualité, l'un des plus beaux mélos que le cinéma contemporain français ait pu produire au cours de ces  trois dernières décennies. 

Toutes les précautions sanitaires avaient été prises pour permettre l'accès sécurisé à la salle de l'Espace Brémontier. Ces dispositions sanitaires (port du masque, distanciation entre rangées de spectateurs, gel hydroalcoolique...) ont été d'ailleurs scrupuleusement observées.

Elles ont ainsi permis de profiter sans retenue d'une belle soirée cinéphile rehaussée par les présences de Pierre Mazet, président de l'Escale du livre de Bordeaux, et de la scénariste de cinéma Florence Vignon, un temps empêchée d'effectuer le déplacement à Arès, mais finalement en liaison vidéo avec la salle.

Il s'en est suivi un débat captivant et des échanges de qualité  avec Pierre Mazet, connaisseur de l'oeuvre d'Eric Holder, cet écrivain médocain, dont l'ouvrage "Mademoiselle Chambon " a servi de trame pour son adaptation à l'écran.

 

Pierre Mazet (à droite au pied de la scène) restitue la place de l'oeuvre d'Eric Holder dans le cinéma français. En effet, l'écrivain médocain, disparu en janvier 2019 a fait l'objet de trois adaptations à l'écran. Photo Jean-Louis Buresi
Pierre Mazet (à droite au pied de la scène) restitue la place de l'oeuvre d'Eric Holder dans le cinéma français. En effet, l'écrivain médocain, disparu en janvier 2019 a fait l'objet de trois adaptations à l'écran. Photo Jean-Louis Buresi

Florence Vignon a apporté un pertinent éclairage sur le travail d'écriture qu'elle a réalisé pour élaborer le scénario qui lui aura valu une récompense majeure en 2010, le César de la Meilleure adaptation (lire également son témoignage dans la rubrique Interviews).

Au final, une soirée enrichissante à laquelle la qualité du film et celle des intervenants n'auront pas été étrangères.

 Prochain rendez-vous avec le Ciné-club du Bassin, vendredi 23 octobre, 20 heures avec la projection de "Salyut 7", film russe de Kim Chipenko (2017) et la participation de Bernard Chabbert, spécialiste aéronautique.



Ce qu'ils en disent, ce qu'ils en pensent

Les temps forts du débat avec Florence Vignon, scénariste du film "Mademoiselle Chambon" et Pierre Mazet, président de l'Escale du livre de Bordeaux"

Pierre Mazet . "Une fidélité à l'oeuvre"

On retrouve l'esprit d'Eric Holder dans le film. Une grande fidélité, en fait. L'auteur était satisfait que ses trois ouvrages [ "Bienvenue parmi nous"; "L' Homme de chevet"; "Mademoiselle Chambon"] aient été adaptés. Les acteurs  [Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Aure Atika] correspondent assez bien aux personnages  du livre.

 

P.M. "Une adaptation réussie"

Réussie parce que Stéphane Brizé, le réalisateur et  Florence Vignon, la scénariste ont su prendre de la distance avec le livre. On recoupe les thèmes chers à Eric Holder qu'il développe dans beaucoup de ses romans. On retrouve des histoires d'amour improbables. Il se passe tout d'un coup quelque chose, une rencontre qui bouleverse tout. C'est le cas dans "Mademoiselle Chambon". Mais également dans  "La Baïne", "Bella Ciao", "La belle n'a pas sommeil", autres ouvrages d'Eric Holder

 

Florence Vignon. "Ce qui me fait vibrer"

Le travail d'adaptation au cinéma  n'est pas une transcription littérale du livre. On traduit ce qu'on a récolté, ce qu'on a déposé en soi en lisant, ces sentiments que l'on a ressentis, pour remplacer des mots par des images. Il s'agit de rendre compte de ces basculements quand on écrit le scénario: restituer ce qui est indicible, ce qui creuse les sillons de nos vies. C'est ce qui me fait vibrer dans le cinéma.

 

F.V.  "Le scénario a évolué au fil du tournage"

 Au début, le scénario, en tant qu'objet écrit,  rendait compte de  trois personnages Jean [Vincent Lindon], Véronique [Sandrine Kiberlain], et Anne-Marie [Aure Atika]. En tant que femme, j'étais attachée aux points de vue féminins. Il s'est avéré que Stéphane Brizé ne pouvait appréhender l'histoire autrement que par le prisme de Jean, le mari. Dès le début, le tournage s'est organisé autour de la rencontre entre le réalisateur et Vincent Lindon. 

 On était confronté à une bataille dramaturgique. Au fur et à mesure, le film a subi une restructuration totale. Les personnages ne se rencontraient plus, des dialogues déjà tournés ont été supprimés et les coupes drastiques. Ce fut un tournage intense, déstabilisant pour les comédiens, notamment pour Aure Atika
[ qui interprétait Anne-Marie l'épouse]. Déçue, elle a eu la consolation d'être nommée dans la catégorie du meilleur second rôle, lors de la cérémonie des Césars 2010.

 

F.V. "Une étincelle"

Le film restitue le surgissement de l'amour, quelque chose d'imparable, de poétique, d'incompressible. C'est ce qui m'intéressait. Le montage a permis de rester fidèle à l'ouvrage d'Eric Holder. Et puis il y avait toujours cette étincelle.

 

P.M. "Un pouvoir d'évocation"

Il y a  un pouvoir d'évocation très fort dans "Mademoiselle Chambon". Il existe une scène avec des plans des contre-plans et les larmes de jean et Véronique  qui n'apparaissent pas dans le roman. De même la scène du retour de Jean au foyer, après avoir renoncé à quitter sa femme pour Véronique, est très forte. C'est une réussite. On y retrouve l'esprit de l'écriture d' Eric Holder. "Mademoiselle Chambon" ne retranscrit donc pas tout et c'est heureux.

FV. Ce qui m'a effectivement touchée. On est en compagnie de gens de peu de paroles. Le film est ponctué de pauses, de silences et même de respirations de jeu. Tout est écrit. Ce qui compte à mes yeux, ce sont les intentions dans le jeu.

 

F.V. "Pourquoi une scène d'amour ?"

La montée du désir, le passage à l'acte [ entre Jean et Véronique] transpirent dans l'ouvrage. Il y avait comme une invitation. Mais c''était impossible de le transcrire à l'écran. Stéphane Brizé et moi avons hésité à introduire la scène d'amour. Leurs adieux était un déchirement. Il fallait donc un "après", une suite à laquelle on puisse croire. A t-on bien fait? Aujourd'hui encore, nous n'en sommes toujours pas sûrs... 

 P.M.   Au contraire cette scène d'amour densifie l'épilogue. Certes, les trajectoires des personnages ont divergé par rapport au roman. Véronique Chambon choisit de disparaitre, parce qu'il lui apparaît qu'il est impossible d'établir une  relation. Dans le film, c'est  Jean [Vincent Lindon] qui arrête la machine. Je trouve qu'il y a ici un point de vue masculin et sur l'homme à la fois sur le tournage et l'écriture. Ce qui, au final, donne un bon film.