Bertrand Tavernier: "Une colère permanente"

De l’aveu même de Frédéric Bourboulon, présent à la projection de  « Capitaine Conan », vendredi 26 novembre, le film réalisé par Bertrand Tavernier en 1995 aura connu un échec commercial, mais trouvé  une consécration patrimoniale.  Il reste au producteur le  souvenir  émouvant d’une période cinématographique peu commune, aventure complice  menée aux côtés du cinéaste. Témoignage d’un compagnon fidèle et hommage au réalisateur disparu en 2021.

"Un regard sur l'Histoire"

A l’instar de son premier film «La Vie et rien d’autre » » Tavernier décrit dans « Capitaine Conan » les conséquences de la guerre sur les êtres humains, sur le crétinisme militaire, la désertion aussi  comme l’on fait aussi Térence Mallick ou Stanley Kubrick.  La guerre de 14- 18  a constitué un bouleversement total de la société française. Elle a été la guerre fondatrice du XXe siècle.

 Bertrand Tavernier avait la faculté de se plonger dans un sujet, de  passer d’un univers à l’autre : de 1938 au  scénario en Afrique australe française, des orphelinats du Cambodge à Verdun. C’était sa force.  Il avait sur l’Histoire un regard  d’une justesse incroyable.

 

Jean Cosmos, partenaire d’écriture de Bertrand Tavernier était aussi un scénariste incroyable. Il écrivait toujours à la main.  Je possède des exemplaires  avec des pages en pleins et déliés. Jean Cosmos possédait une culture extraordinaire.  J’ai en tête cette scène dans « Capitaine Conan » à propos du procès du fils  XXX, où il faisait dire à l’aumônier militaire [chargé de la défense] et contemplant alors une petite fumée au loin : « La vie tout de même »….

"Quoiqu'il arrive, on tourne"

Je n’avais pas revu « Capitaine Conan » depuis longtemps. Ca été une expérience de tournage très difficile, sur les lieux mêmes où s'est déroulée la guerre en Roumanie et Bulgarie. A quelques années près [on est en 1995], le pays se remettait à peine de soixante-dix ans d’obscurantisme. Le film réclamait de gros moyens, ce que sur place on ne trouvait pas forcément.  Confronté au pire des difficultés, Tavernier ne cessait de répéter : « Quoiqu’il arrive on tourne, s’il n’y a pas les chevaux, on tourne autre chose ».  C’était  effectivement un combat perpétuel, une succession d’incompréhensions. Je me souviens notamment du chef-opérateur [Alain Chocart] s’efforçant de stopper ce technicien roumain qui s’enfuyait avec le groupe électrogène pour rejoindre un autre lieu de tournage qui payait mieux !  

 

C’est le tournage le plus long de Tavernier : 14 semaines de septembre à décembre. On a débuté le tournage à la fin de l’été dans les collines de Sokol.  On a fini en décembre dans la neige à Bucarest. Une période qui coïncidait à la réalité des faits.

Frédéric Bourboulon: " Capitaine Conan, le tournage le plus long de Bertrand Tavernier".  Photos Jean-Louis Burési
Frédéric Bourboulon: " Capitaine Conan, le tournage le plus long de Bertrand Tavernier". Photos Jean-Louis Burési

En état d'urgence

Ce tournage a été épuisant. On se battait contrer les éléments.  Je me souviens d’avoir trouvé au matin du tournage d’une scène dans une gare à la frontière bulgare, l’équipe déco, le nez en l’air qui guettait le ciel menaçant. ‘’ Il ne faut surtout pas qu’il pleuve, me disaient-ils,  faute de peinture on n’a trouvé qu’un stock d’encre de Chine pour peindre le locomotive en bleu [pour les nécessités du scénario].  Ou encore ce lot de sacs-poubelles destinés à protéger les figurants de la pluie, mais détournés par des officiers de  l’armée roumaine requis pour le film, à seule fin d’être revendus ! Ce sont des exemples parmi d’autres de cette précarité permanente dans laquelle on se trouvait. Mais paradoxalement, tout cela a servi le film.  Il y régnait une sorte d’état d’urgence. Il n’y  a pas de gras : le film est long, parce qu’il y a beaucoup de péripéties, de séquences, mais on a tourné « Capitaine Conan » à l’essentiel. 

Un hommage partagé au grand cinéaste que fut Bertrand Tavernier
Un hommage partagé au grand cinéaste que fut Bertrand Tavernier

Le producteur "au charbon"

Je me considère comme un producteur atypique, concernant ma collaboration avec Bertrand Tavernier. J’ai été son assistant, je savais son travail de mise en scène, je connaissais bien  ‘‘l’animal’’. J’étais donc présent tout le temps,  étais celui qui va transmettre, absorber ses angoisses. Tavernier, comme tout créateur, travaillait dans le vide.


 C’est compliqué un tournage,  c’est comme faire avancer un lourd convoi. Il faut se donner tous les moyens de réaliser un film,  pas forcément financiers.  Il convient de trouver un bon scénario, être plutôt d’accord avec la philosophie du film.  Ne dit-on pas aussi : ‘’Le  metteur en scène c’est la locomotive, le producteur c’est celui qui met le charbon dedans ! ‘’.

Il y a les producteurs de salon et les producteurs d’action. Mais ce que je préfère, c’est être sur le plateau. Un film s’écrit trois fois : au moment du scénario, au moment du tournage, au moment du montage. Et un producteur se doit d’être présent à chacune de ces phases.

 Bertrand Tavernier  avait un défaut, celui toujours d’être un peu long, par peur de ne pas être compris. Ce qui lui a été reproché par la critique, même si ces remarques s’estompent avec le temps. Il y a une foule de détails qu’il livre dans « Capitaine Conan », conformément à ce que donnait Roger Vercel dans son livre. Il rejoignait en cela le vieux rêve de Jean Cosmos de faire ce film.

Torreton comme Noiret

On l’avait découvert quelques années auparavant, incarnant un formidable Diafoirus dans « Le Malade imaginaire » de Molière.  Philippe Torreton est apparu dans « L 627 » puis dans une scène finale de « L’Appât ». Bertrand Tavernier était convaincu qu’il devait incarner Conan. Tout comme, dans sa tête, Philippe Noiret resterait l’acteur incontournable de ses films.

"Dans la peau des personnages"

Le tournage était préparé. Les lignes directrices de « Capitaine Conan » étaient  très fortes. Bertrand Tavernier détestait l’artificialité du montage. Il coupait très peu  et voulait que le spectateur ressente ce que vivaient les personnages. Il avait une vision morale de la mise en scène. Quand les soldats partent à l’assaut du mont Sokol, on ne voit jamais qui leur tire dessus. On est dans la peau des personnages. Il ne voulait pas de contre-champ hollywoodien et disait ‘’Ça c’est amoral. On fait du spectacle avec des choses qui n’ont pas lieu d’être’’ (…) Il y a toujours le respect du point de vue dans le cinéma de Bertrand Tavernier. Chez lui, la vision très morale du cinéma est flagrante.

"Tourner malin"

Bizarrement, le budget alloué au tournage de  « Capitaine Conan » n’a pas dépassé les  50 MF [7,5 M€] Ce n’est pas démesuré. Nous nous sommes efforcés de tourner ‘’malin’’. Il est vrai que l’on a bénéficié de conditions de rémunérations avantageuses. De plus, on disposait de nombreux décors naturels avec des coûts de production inférieurs. A l’époque je m’étais aperçu que l’on échangeait les dollars contre des leis [monnaie nationale roumaine] à un taux de change bien plus avantageux dans les offices. Et puis le film a bénéficié des moyens humains mis à disposition. Au sortir des années 90, la Roumanie subissait les effets d’un système exsangue. Le système de santé était déficient, les effets de la dénutrition encore perceptibles. On s’est aperçu que le morphotype du Roumain était plus proche de celui d’un Poilu que celui d’un individu d’aujourd’hui. Les uniformes de petite taille étaient  donc plus faciles à confectionner…

"Un échec commercial"

« Capitaine Conan » a connu un échec commercial total. On a sans doute raté la communication à sa sortie.  Je pense que ce film - qui parlait de guerre - a rebuté notamment le public féminin. Il est pourtant devenu un film du patrimoine et figure parmi les grandes réalisations de Bertrand Tavernier. 

"Un homme en colère"

 Nous avons mis trois ans  à réaliser « Voyage à travers le cinéma français » [en 2016]. Son dernier film, son testament. Une œuvre extraordinaire de onze heures. Une Bible pour tous ceux qui s’intéressent au cinéma. Cette réalisation a demandé beaucoup de travail à la production.  1200  extraits de film ont été négociés. Il faut dire qu’il n’existe pas de barème. Alors entre les ‘’Maoïstes’’ du cinéma qui réclamaient 10 000 € par extrait et  les héritiers des Becker, Audiard ou Simenon qui  acceptaient de céder leurs droits gratuitement, il a fallu convenir d’un prix moyen de 1 000 € la minute. Fervent défenseur des droits d’auteur, Tavernier tenait à ces transactions. Cette dernière réalisation a coïncidé avec le moment où  Bertrand Tavernier a développé son cancer du côlon et sa fin de vie. Beaucoup affecté par l’échec  de son projet de film aux USA, et lâché par les financeurs américains, Bertrand Tavernier s’est dit : ‘’ C’est fini’’. Il s’est  retiré pour écrire ses mémoires et un ouvrage «  100 ans du cinéma américain » qui devrait bientôt sortir.

 

Bertrand Tavernier me manque beaucoup. Je retiens de lui, sa curiosité et sa colère permanente. Je garderai le souvenir d’un homme toujours en colère, toujours indigné par quelque chose. Cela fait du bien (...)  Je ne serai pas l’homme que je suis devenu quand je l’ai rencontré en 1981, s’il ne m’avait pas éveillé à tout ça,  à ce monde du cinéma, à cette conscience, à cette révolte,  à cette lutte permanente contre la paresse intellectuelle…